Évaluer l’efficacité des CNO : interview croisée patient/aidant/médecin

Voici trois témoignages (patient, aidant et médecin) sur l’évaluation de l’efficacité des compléments nutritionnels oraux. Comment savoir si ils sont efficaces ? Quels bénéfices de la prise en charge nutritionnelle ? Quels effets sur l’autonomie ?

Interview patient

Éric, 71 ans

Dans quel cadre avez-vous eu recours aux CNO ?

J’ai été opéré d’un cancer de la langue et du larynx en mai 2020. La localisation du cancer a évidemment rendu difficile l’alimentation, avec également une baisse de la salivation, et j’ai pu apprendre à re-déglutir grâce à une orthophoniste.

Une fois sorti de l’hôpital, mon médecin m’a prescrit des CNO hyperprotéinés à boire, salés et sucrés. De mémoire, j’en prenais deux par jour.

Ayant toujours été très sportif, il était très important pour moi d’être assez en forme pour pouvoir reprendre une activité physique.

Les résultats ont-ils été à la hauteur de vos attentes ?

Absolument. J’ai pris au départ des CNO pour éviter de perdre du poids, du muscle, et d’être en dénutrition.

Entre le cancer, l’opération et la fatigue, il n’était pas évident de voir le bout du tunnel. Puis mon appétit et mon alimentation se sont progressivement améliorés. Et avec ça, j’ai retrouvé de l’énergie et plus de facilité pour les choses du quotidien.

C’était surtout ça le plus important : pouvoir refaire des activités que j’avais dû mettre de côté. J’ai assez rapidement retrouvé mes sensations et l’envie de reprendre mes activités.

Avec le recul, qu’est-ce qui vous semble le plus important pour savoir si les CNO ont été efficaces ?

C’est un ensemble : j’ai repris du poids, j’ai retrouvé ma musculature. Mais surtout, j’ai pu relativement vite faire à nouveau les activités du quotidien seul : me laver, me déplacer sans l’aide de quelqu’un, aller me promener… Mais dans mon cas, retrouver le plaisir de bouger et de faire du sport a été un vrai marqueur de récupération. J’ai retrouvé ma vie d’avant, celle que j’avais dû mettre entre parenthèses. C’est vraiment cela qui montre que la prise en charge nutritionnelle a été efficace.

 

Interview aidant

Anne-Laure, 60 ans

Quel rôle avez-vous joué dans la prise en charge nutritionnelle de votre proche ?

Après son cancer et son opération, l’alimentation était devenue compliquée. Les CNO faisaient partie de sa prise en charge et je m’assurais qu’il les prenait bien. Je veillais particulièrement à ce qu’il en consomme régulièrement et je l’encourageais quand il avait moins envie de manger ou qu’il était trop fatigué.

Je pense que ma présence était importante pour l’accompagner dans cette période de sa vie. Certains jours, il me semblait découragé, et le fait que je sois simplement là, à l’encourager et à lui rappeler les progrès réalisés, c’était déjà beaucoup.

Quels changements avez-vous observé au fur et à mesure de sa récupération ?

Le premier changement a été de le voir reprendre progressivement de l’appétit et de l’énergie. Il était donc moins fatigué et avait davantage envie de faire des choses. Au début, les petites activités du quotidien lui demandaient beaucoup d’efforts ; puis il a commencé à être plus autonome, à se promener, et à reprendre progressivement un peu d’activité. C’est vraiment là où j’ai vu une différence. Il avait repris du poids, mais surtout il retrouvait de l’envie.

Quels signes vous permettent aujourd’hui de dire que la prise en charge nutritionnelle a été bénéfique ?

Bien sûr, ce qu’on voit en premier c’est que son poids et sa silhouette ont changé. Et puis, il y a des choses qui se voient tout simplement : il a retrouvé le plaisir de bouger, de manger, de faire du sport. Il a repris confiance en lui et en ses capacités. En tant que proche, ces changements montrent vraiment qu’il va mieux.

 

Interview médecin

Dr Karl Götze, gériatre, hôpital Bichat-Claude-Bernard, AP-HP, Paris

Sur le plan médical, comment évaluez-vous l’évolution de l’état nutritionnel d’un patient après la mise en place d’un complément nutritionnel oral (CNO) ? Quels indicateurs suivez-vous ?

L’évaluation de la consommation des CNO dans la vie quotidienne est un élément fondamental dans le suivi du patient. Lors de l’introduction, le patient et son aidant doivent être informés que les goûts et les textures le cas échéant peuvent être adaptés à ses préférences afin d’en favoriser la consommation.

L’évaluation initiale qui a conduit à la prescription doit s’accompagner d’un objectif en termes d’évolution – stabilisation du poids à une certaine échéance, ce qui permet d’ajuster l’attitude thérapeutique.

La prescription implique donc un rendez-vous de réévaluation relativement proche avec la mesure du poids du patient, et de la consommation effective des CNO telle que déclarée par le patient, et au mieux confirmée par son aidant.

Une amélioration nutritionnelle ne signifie pas nécessairement que le patient a retrouvé ses capacités. Comment évaluez-vous concrètement l’autonomie et les activités du quotidien ?

L’évaluation de l’autonomie dans les activités du quotidien est une pierre angulaire du suivi gériatrique. Des échelles telles que l’ADL (activities of daily living) ou l’IADL (instrumental activities of daily living) permettent d’évaluer de manière standardisée l’autonomie du patient dans des activités de la vie quotidienne. Son évaluation repose sur l’entretien individuel avec le patient, et au mieux accompagné de son aidant, afin d’avoir le meilleur aperçu des capacités effectives dans le quotidien. D’un point de vue clinique, la bonne évaluation de l’impact de la stratégie nutritionnelle sur les capacités physiques peut reposer sur des tests simples tels que le SPPB (Short Physical Performance Battery) comprenant cinq relevés de chaise, un test de vitesse de marche, et d’équilibre, tous trois formant la batterie. Cet outil est rapide, simple d’utilisation et permet une première évaluation de la fonction musculaire.

Dans quelle mesure l’évaluation de l’efficacité des CNO s’inscrit elle dans la prise en charge globale de la dénutrition chez la personne âgée ?

Comme toute mesure thérapeutique, la prescription de CNO n’a de sens que si elle s’inscrit dans une démarche de réévaluation de l’efficacité afin de pouvoir adapter la prise en charge thérapeutique. Cette prise en charge globale doit s’appuyer sur un diagnostic des causes de la dénutrition, qui sont très variables et multiples (des causes socio-environnementales, de l’impact des troubles cognitifs aux comorbidités multiples).

La stratégie thérapeutique doit donc s’appuyer sur ce diagnostic nutritionnel pour tenter d’étayer les points de faiblesse autour de l’alimentation (fourniture et préparation des repas, consistance et réadaptation de régimes inappropriés…). Elle se complète bien entendu par des conseils d’activité physique adaptée qui forment un binôme indispensable avec la stratégie nutritionnelle.