L’infirmier, sentinelle de la dénutrition chez la personne âgée

Infirmier libéral dans le Gard depuis 1998, Dominique Jakovenko est formé à la fragilité de la personne âgée via le protocole de coopération financé par l’ARS Occitanie et le gérontopôle de Toulouse. Également infirmier gériatrique, il explique l’utilisation du programme ICOPE (Integrated Care for Older People) « soins intégrés pour les personnes âgées », un programme de prévention de la dépendance élaboré par l’OMS. Il rappelle aussi le rôle clé de l’infirmier dans le dépistage et le suivi de la dénutrition chez la personne âgée.

 

Sur le terrain, quels sont les signes qui vous alertent qu’un patient âgé commence à se dénutrir ?

Pour commencer, il est recommandé de surveiller le poids de tous les patients au moins une fois par mois, et surtout celui des patients âgés. Lors de discussions avec certains patients, il ressort qu’ils ont un manque d’appétit ou qu’ils ne mangent pas beaucoup le soir. Cela m’incite à réaliser un dépistage ICOPE de niveau 1, sous la forme d’un questionnaire, et, suivant les réponses, si un trouble est détecté, je passe au niveau 2 qui se traduit par une évaluation clinique approfondie. En effet, face à une perte de poids, une verbalisation d’une perte d’appétit ou d’une alimentation qui semble insuffisante, il est raisonnable d’aller plus loin. Il s’agit alors d’une évaluation plus poussée avec le MNA (Mini Nutritional Assessment) et d’autres questions complémentaires sur la fréquence des repas, la conception de leurs repas, la quantité. Cela me permet d’évaluer, pas de diagnostiquer.

Je consacre cette activité d’infirmier gériatrique, en dehors des tournées habituelles de mon activité d’infirmier libéral.

 

Une fois que la dénutrition est suspectée, quelle est votre première démarche avec le médecin, la famille, etc. ?

Une transmission est faite au médecin traitant : je vais l’appeler ou lui envoyer un message indiquant que, pour ce patient, je constate une perte de poids et une alimentation qui ne semble pas suffisante.

En cas de dénutrition suspectée ou avérée, nous avons la chance, sur notre territoire, de pouvoir travailler avec des diététiciennes qui ont créé un programme pour lutter contre la dénutrition : l’ICOPE. Donc, j’avertis le médecin traitant que ce patient rentre dans les critères de ce programme. S’il est d’accord, ce qui est souvent le cas, je contacte les diététiciennes.

Les familles sont, quant à elles, plus ou moins présentes, les personnes peuvent être isolées.

Quand une famille ou une auxiliaire de vie est présente, il faut les avertir qu’il semble y avoir un souci, et voir comment augmenter les apports caloriques, protéiniques, surtout le soir. En effet, c’est généralement le soir que les repas sont insuffisants. Aussi, des conseils simples comme mettre un peu de lait dans la soupe, un peu de gruyère, de jambon, une vache qui rit, etc. permettent d’enclencher des petits changements d’habitude.

Ensuite, je contacte les diététiciennes pour leur programme en leur expliquant ce que j’ai pu relever.

En général, je couple une évaluation MNA avec les mesures du périmètre du bras, du mollet, la force de préhension (avec le dynamomètre). De plus, en cas d’évaluation plus approfondie, non seulement il y a le test du lever de chaise, mais je peux aussi réaliser l’évaluation de mobilité de niveau 2 avec la vitesse de marche, les tests d’équilibre, etc.

Si des prises de sang ont été effectuées, je vais vérifier l’albuminémie pour avoir une coordination parfaite avec les diététiciens.

Les patients ont droit à trois consultations diététiques et je surveille aussi régulièrement le poids.

De plus, je travaille beaucoup avec le gériatre de l’hôpital d’Alès pour la fragilité de la personne âgée, soit pour mes patients, soit pour des patients qu’il me demande d’aller évaluer.

 

Comment gérez-vous la prise de CNO ?

Quand cela est nécessaire, le médecin ou le diététicien, peuvent prescrire des CNO, qui sont livrés par la pharmacie. Des CNO peuvent aussi être prescrits à la suite d’une consultation à l’hôpital.

Une fois les CNO mis en place, des explications sont souvent nécessaires (sur la prise, les goûts, les bénéfices). Par exemple, une famille qui se demande s’il est vraiment obligatoire de tout prendre en une seule fois, si on peut panacher, etc., tout en expliquant qu’un CNO ne remplace pas une alimentation équilibrée. Si un patient ne s’alimente pas, il est préférable qu’il ait des CNO plutôt que de ne rien avoir mais il faut insister sur le fait que les CNO sont un complément, et qu’ils doivent être associés à une alimentation recommandée par les diététicien(ne)s.

 

En quoi le rôle de l’infirmier est-il, selon vous, essentiel pour lutter durablement contre la dénutrition chez les personnes âgées ?

Nous sommes la vigie, la sentinelle. Nous sommes régulièrement au contact des patients. Ce n’est pas le cas des diététicien(ne)s, qui ne peuvent pas savoir si un patient est en dénutrition s’ils ne sont pas alertés.

Il est également de plus en plus difficile d’avoir des consultations à domicile avec un médecin. Certes, elles existent mais ne sont pas assez rapprochées. Donc, pour nous qui passons tous les jours, c’est vraiment de la surveillance. Cela fait partie de notre ADN, de notre rôle propre, d’être la petite lumière qui va s’allumer, qui va alerter qu’il faut faire quelque chose. C’est la raison pour laquelle le programme ICOPE pour les infirmiers devrait être beaucoup plus utilisé et pratiqué par les infirmiers libéraux. Les infirmiers gériatriques ont également toute leur place dans la chaîne du soin, dans cette alerte, cette surveillance, et ce « prendre soin ».